Delta du Niger : Shell cède ses actifs, les communautés nigérianes craignent d’être abandonnées

Partir sans nettoyer. C’est le reproche central que des dizaines d’organisations de la société civile adressent à Shell alors que le géant pétrolier britannique a finalisé son retrait de l’exploitation terrestre au Nigeria. Une sortie qui intervient après plus de soixante-dix ans d’activité dans le delta du Niger, une région dont les sols, les eaux et les écosystèmes portent les cicatrices de décennies d’extraction pétrolière.

En mars 2025, Shell a finalisé la vente de sa filiale SPDC au consortium Renaissance Africa Energy Company, dans le cadre d’une transaction évaluée à 2,4 milliards de dollars, après avoir été temporairement bloquée par les autorités nigérianes de régulation du secteur pétrolier.  Shell a affirmé vouloir rester « un investisseur majeur dans le secteur de l’énergie du Nigeria » à travers le forage en eaux profondes et la production de gaz, mais son retrait de l’onshore marque la fin d’une ère.  Loin de clore le débat, cette transaction n’a fait qu’amplifier la colère des communautés affectées et de leurs défenseurs.

Une quarantaine d’organisations de la société civile, dont Amnesty International, se sont opposées à la vente, exigeant que Shell nettoie la pollution laissée derrière elle avant tout transfert d’actifs. Dans une lettre ouverte adressée aux autorités nigérianes, elles ont demandé de « refuser l’approbation légale de la vente ».  Leur crainte principale : que la multinationale encaisse ses milliards et disparaisse, laissant les victimes sans recours.

Amnesty International a pointé l’absence d’étude environnementale préalable et d’inventaire des infrastructures cédées, « ce qui doit alerter sur le possible état de délabrement des oléoducs responsables de nombreuses fuites ».  Un risque d’autant plus concret que depuis mars 2025, le torchage de gaz sur certains actifs cédés à Renaissance a significativement augmenté, tandis que Shell a continué à commercialiser plusieurs millions de barils de pétrole issus des terminaux inclus dans la transaction. 

Les conséquences humaines de cette pollution sont documentées depuis des années. Bubaraye Dakolo, souverain du royaume d’Ekpetiama dans l’État de Bayelsa, a saisi la justice fédérale pour réclamer 12 milliards de dollars à Shell et bloquer toute cession d’actifs tant qu’un accord d’indemnisation et de dépollution n’a pas été conclu.  Il incarne une résistance plus large : celle de populations dont les rivières sont contaminées, les terres infertiles, et les moyens de subsistance détruits.

Des voix critiques estiment que Shell transfère la responsabilité à des entités qui n’auront ni la capacité ni la motivation d’entreprendre les vastes travaux de remise en état qui s’imposent.  Ce schéma n’est pas sans précédent : en 1985, Shell avait vendu sa raffinerie de Curaçao pour un dollar symbolique, avec un contrat garantissant qu’elle ne pourrait jamais être tenue pour responsable de la pollution passée ou future. Trente ans plus tard, l’île continuait de porter seule le fardeau environnemental laissé par la compagnie. 

Le mouvement de retrait ne concerne d’ailleurs pas que Shell. TotalEnergies a annoncé en janvier 2026 la cession de sa participation dans la même coentreprise, et Eni prépare à son tour sa sortie du secteur onshore nigérian.  Un désengagement collectif des majors occidentales qui laisse le delta du Niger face à une question sans réponse  qui sera responsable du passif environnemental qu’elles laissent derrière elles ?